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Une histoire de liberté

Ces derniers jours je me sens en deuil.
Vendredi 2 octobre, Emmanuel Macron, notre président, a annoncé son intention de rendre l’école de la république obligatoire pour tous à partir de la rentrée 2021.
Pour celles et ceux qui ne le savaient pas :
Non l’école n’est pas obligatoire en France. L’instruction l’est.
Depuis 1882, la loi permet aux parents de choisir le mode d’instruction de leurs enfants. Celle-ci peut être dispensée par un établissement scolaire (sous ou hors contrat avec l’éducation nationale) ou bien à domicile.
Il s’agit d’un droit fondamental consacré par la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Aujourd’hui je me sens en deuil, en tant que maman de deux enfants non-scolarisés. Après le choc qui m’a complètement sidéré, comme beaucoup de familles l’ont vécu le week-end dernier, je reprends doucement mes esprits pour écrire ces quelques lignes.
Je me sens en deuil, mais pas résignée. Je n’accepte pas de me laisser dicter mes choix éducatifs par quelqu’un qui n’a pas d’enfant, ni par personne d’autre d’ailleurs.
Je condamne cette décision, prise sans considération pour les personnes directement concernée, sans connaissance de ce qui anime nos choix, ni même de ce à quoi peut ressembler le quotidien d’une famille en ief (instruction en famille). Je m’insurge contre ce mépris des sensibilités et des besoins des humains qui constituent le peuple français.
J’en ai mal au bide. Je ne comprends pas comment une poignée d’individus peut décider pour toute la population de la voix à suivre, soit disant « pour notre bien », et nous priver peu à peu de nos droits ; grignoter nos libertés, petit à petit, l’air de rien, en s’attaquant à chaque fois à une nouvelle minorité, afin que le reste ne se sente pas concerné, et qu’ainsi l’union totale ne se fasse jamais.
Moi non plus je ne me sentais pas concernée par la lute des cheminots. Les gilets jaunes, ça me parlait vaguement, mais je suis restée tranquille chez moi. Le port du masque obligatoire, ça me révolte et me fend le cœur pour les personnes qui ont vu leur quotidien transformé, privées du contact visuel et physique habituel réconfortant, mais moi j’étais épargnée dans ma bulle à la campagne… etc etc. Aujourd’hui je suis directement touchée, en plein dans mes valeurs, dans ce qui est au cœur de ma vie, ce qui fait sens pour moi : l’éducation de mes enfants.
Je me relie à notre nature profonde d’être humains, enfants de la Terre, et à cette évidence qu’au fond nous ne devrions répondre qu’aux lois universelles de la nature.
Comment en sommes-nous arrivé.es là ? A cette aberration généralisée qui nous plonge dans un film de science fiction chaque jour un peu plus ? Une société aux meurs ultra hygiénistes, où la méfiance et la répression sont de mise. Où la compétition et les luttes de pouvoir sont la norme. Où il ne reste presque plus rien qui ne soit ni interdit ni obligatoire.
C’est bien ça notre réalité ?

Je me disais « Ça va c’est pas si pire… En France on est épargné.es. C’est pas comme certains pays qui vivent la vraie dictature. Ça n’arrive qu’aux autres. On est vraiment privilégié.es. Quelle chance de vivre au pays des Droits de l’Homme. Ici on a une certaine dignité…. »
Je disais à mes enfants qu’en France ils étaient en sécurité. Que leur voix pouvait être entendue. Qu’au moins leurs droits et leurs libertés de base seraient respectés.
Voilà ce que je disais.
Mais ça c’était avant. Maintenant je n’y crois plus. Maintenant j’ai peur.
Aujourd’hui en France on s’attaque aux familles. Aujourd’hui en France on s’attaque au bien-être de nos enfants.

Pour celles et ceux qui ne comprennent pas, qui se disent que j’exagère, que l’école c’est chouette quand même, que c’est une chance, et même que c’est une bonne chose de la rendre obligatoire. Pour celles et ceux qui se disent qu’on fait du bruit pour pas grand chose, qu’il y a plus grave dans la vie, que c’est pas un drame. Alors oui, la scolarité est certainement salvatrice pour certains. L’école permet à de nombreux enfants de s’extraire quotidiennement d’un contexte familial violent et maltraitant. Bien sûr, tous les foyers ne baignent pas dans la bienveillance. C’est partout pareil, avec ou sans école.
Quoi qu’il en soit, la scolarité est un droit, qui risque de devenir une obligation.
C’est le principe fondamental de liberté qui est en danger.
Il ne s’agit donc pas de débattre entre école classique ou ief, il s’agit de préserver notre liberté de choisir ! Notre gouvernement souhaite nous retirer un droit constitutionnel. Il souhaite passer outre la déclaration des droits de l’Homme, aller à l’encontre des fondamentaux de notre pays, affichés aux frontons de nos institutions… Liberté, Égalité, Fraternité!  Nous sommes toutes et tous concernés! Avec nos différences de choix et de points de vue.

Ce que j’ai envie de dire aujourd’hui, c’est qu’il ne s’agit pas d’une simple lubie de quelques parents perchés qui réfutent le système scolaire traditionnel. Encore moins de clichés extrémistes qui séquestreraient leur progéniture afin de les endoctriner et en faire des terroristes. Et que c’est même au-delà d’un choix pédagogique.
C’est une réalité qui touche 50 000 familles, ayant choisi l’instruction à la maison pour diverses raisons allant du mal-être à l’école (harcèlement, décrochage scolaire, phobies, stress et troubles en tous genres, méthodes de travail et rythme non adaptés) à une réelle philosophie de vie.
Rassurez-vous, nos enfants vont bien. Ils font partie du système, ils vivent dans la société, ils ne sont pas en danger. Nous faisons déjà l’objet d’inspections annuelles à ces sujets.

J’ai aussi envie de vous partager en quoi je suis touchée plus personnellement. Pourquoi une telle décision m’anéantit. Peut-être que vous vous reconnaîtrez dans mes mots. Peut-être que pourrez vous connecter à votre compassion. Peut-être même que vous vous sentirez concerné.es. Peut-être…
Si cette loi passe, c’est toute l’organisation, l’équilibre, la raison d’être profonde de notre foyer qui seront bouleversés. La non-sco c’est le choix que nous avons fait pour notre famille, un choix qui s’est fait comme une évidence, et que j’ai la rage de défendre aujourd’hui.
Aujourd’hui c’est notre histoire qui est menacée.
C’est l’histoire de parents qui proposent à leurs enfants un environnement respectueux, tendre et joyeux. Des parents qui ont confiance dans les capacités de leurs enfants à s’intéresser à ce qui les entoure, à croquer la vie à pleines dents, et qui sont prêts à les accompagner dans leurs expériences et leurs apprentissages .
C’est l’histoire de jeunes êtres pleins d’enthousiasme, les yeux pétillants de curiosité et la bouche pleine de question sur une multitude de sujets divers et variés.
C’est l’histoire d’enfants qui grandissent sans peur des adultes, conversant sans sourciller avec des personnes de tous âges, de tous milieux, et de toutes origines.
C’est aussi l’histoire de jeunes blessés, par un système qui les a délaissé, humilié ; et qui ont trouvé une formule qui leur permet de sentir en sécurité, entendus, respectés dans leurs rythmes et leurs singularités.
Chez nous, c’est l’histoire de ces réveils sans sonnerie, quand on a assez dormi. Ces matinées sans programme, ces jeux interminables, ces possibles infinis.
Ces passages furtifs à toute heure dans le potager, pour se régaler des tomates et des framboises mûres fraîchement cueillies.
C’est l’histoire de ces jeunes qui apprennent que la coopération vaut mieux que la compétition, que seul on va plus vite mais qu’ensemble on va plus loin.
Ce sont ces bambins qui courent derrière les grands, le sourire aux lèvres, sans que quelqu’un derrière leur disent « attention tu vas tomber ! »
Ce sont ces après-midi à faire de la pâtisserie pour partager un goûter entre amis.
C’est l’histoire de ces expériences, de ces dessins par milliers, de ces livres dévorés.
Ce sont ces oiseaux observés lors d’un séjour à l’Île de Ré;
Ces heures passées sur leurs vélos, à s’entraîner, s’entraîner encore, jusqu’à la nuit tombée, puis le lendemain recommencer, et le jour suivant, sans limite de temps parce que c’est l’heure d’aller faire de l’anglais. L’anglais attendra. Parce que ce qui est précieux là, c’est de faire ce qui les fait vibrer, jusqu’à s’en rassasier.
Mais ce sont aussi ces cours d’anglais en ligne, pour comprendre les paroles de ses chansons préférées.
Ce sont les cabanes pour les insectes et les oiseaux, cloués avec les chutes de bois trouvées dans l’atelier.
Ce sont les défis avec des plus âgés, et l’attention portée aux plus jeunes.
Ce sont ces encyclopédies faites de découpages dans des magazines animaliers, et l’application à écrire chaque nom, chaque poids et taille, avec les échelles de mesure, toussa toussa.
C’est tous les livres et dvd sur les dinosaures empruntés à la médiathèque .
Ce sont ces dragons inventés, et ces illustrations à l’aquarelle.
C’est créer ses propres grilles de mots-mêlés, et fabriquer les cadeaux pour sa famille à Noël.
C’est cette journée entière passée à casser des pierres pour trouver des cristaux naturels puis s’en faire des colliers.
Ce sont ces lucanes cerf-volant qui s’envolent à la fin du printemps.
Ces chatons recueillis, nourris et câlinés.
Les champignons et les châtaignes ramassés pour le repas de midi.
C’est des heures à traîner en plein milieu de la semaine à l’aquarium de Paris.
C’est cette matinée à observer les tritons et les couleuvres dans la mare au bout du chemin.
C’est manger quand on a faim.
C’est faire des choix, et parfois les regretter.
C’est chausser ses bottes pour aller sauter dans les flaques sous la pluie et rentrer trempé.es de la tête aux pieds.
C’est apprendre à nager à la piscine sans se faire bousculer.
Ce sont les cueillettes de plantes sauvages, et la satisfaction de connaître tous leurs noms et leurs propriétés.
C’est cet instant magique, un après-midi allongés dans l’herbe tiède, les petits cœurs battants, pour observer les chevreuils dans le près.
C’est sauter sur le trampoline à deux, à trois, à quatre, à cinq… et rigoler !
C’est ce salto avant, réalisé fièrement à dix ans.
Ce sont ces puzzles qui nous ont rassemblés;
Et ce planisphère avec 197 drapeaux de pays à coller.
Ce sont ces histoires et ces mondes dont nous sommes les héros;
C’est savoir dire non, et demander de l’aide sans avoir honte.
C’est choisir comment s’habiller et se coiffer;
Choisir d’être seul ou accompagné ;
Découper des confettis pour une fête improvisée ;
Cueillir de la menthe et faire de la citronnade pour les invités ;
Ouvrir un restaurant dans le salon et préparer le repas pour les parents ;
Porter des robes à paillettes et les cheveux longs même si on est un garçon.
C’est comprendre qu’une vérité ici peut être différente ailleurs ;
C’est apprendre à s’adapter, et à s’assumer.
C’est participer à des réunions, être consulté, donner son avis.
C’est aussi chanter, faire du feu, danser jusqu’à s’essouffler.
C’est exprimer ses émotions et entendre celles des autres ;
respecter les différences ;
inventer une langue secrète avec sa meilleure amie ;
rester calme pour ne pas réveiller son petit frère ;
passer trois heures à faire de la plongée dans une baignoire ;
participer à la rénovation de sa nouvelle maison.
C’est cette chasse au trésor géante qu’ils prirent 4h à organiser.
C’est parler de ce qui les tracasse et se sentir écoutés.
C’est rire, rire aux éclats, pleurer, rire encore, et s’endormir quand on est fatigué…
C’est prendre le temps, le temps d’apprendre, le temps de jouer.
Prendre le temps de vivre, de grandir, d’exister.
Ce temps si précieux qu’ils veulent nous voler.

C’est l’histoire d’individus qui avaient le choix.
Mais ça c’était avant. Avant qu’ils ne tentent de nous uniformiser.
Aujourd’hui je suis en deuil, de cette diversité infiniment riche, à l’aube d’être piétinée.
Je suis en deuil, mais pas résignée, car je me sens portée par cette foule d’humains prêts à s’élever pour le maintient de nos libertés.

Pour manifester votre soutien, vous pouvez signez cette pétition https://www.mesopinions.com/petition/enfants/maintien-droits-instruction-famille/107871
MERCI !!!
Et parce que chaque voix compte, merci de diffuser au plus grand nombre 🙂 <3

5 réflexions au sujet de « Une histoire de liberté »

  1. Magnifique texte… écrit avec Amour de la Vie. Tout est dit. Rien n’est à retirer. Je suis en deuil aussi. Je vous soutiens totalement.

  2. Tes mots me touchent beaucoup . Ma poitrine se serre en lisant le paysage qui se rétréci . Nos dirigeants sont à des millions de kilomètres de nos vies, du ressenti de l humain. Je partage ta peine, la douleur est grande – Martine

  3. Merci Noémie. Je vois mon cerveau qui cherche des solutions pour me soustraire à ce que je vis comme une loi très violente. J’ai ma gorge qui se serre encore aujourd’hui, après avoir traversé plusieurs jours de grande colère et de peur aussi. Au plaisir de vous voir tous les 4.

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